Entretien avec Thomas Gartmann, ancien directeur du département de recherche de la Haute école des arts de Berne HKB
Dans un billet récemment publié sur le blog du Conseil suisse de la science, le musicologue Stefan Gies analyse la place des hautes écoles d’art et de musique suisses dans le contexte européen. Il aborde notamment la question de savoir si le droit pour les hautes écoles d’art de délivrer des doctorats constitue vraiment le thème central du débat européen ou s’il s’agit plutôt d’un aspect secondaire à aborder à la suite de clarifications de fond. Thomas Gartmann exprime ici son désaccord, de manière nuancée, mais claire.
Gartmann, directeur du département de recherche de la Haute école des arts de Berne (HKB) jusqu’en octobre 2026 et ancien directeur du programme de doctorat «Studies in the Arts», proposé en coopération avec l’Université de Berne, connaît parfaitement les réalités institutionnelles. Avant cela, il a été à la tête de la division Musique de Pro Helvetia durant 17 ans. Dans cet entretien, le musicologue, titulaire d’un doctorat, met l’accent sur les thèmes comme le financement de la recherche et le lien entre recherche artistique et science. Il considère aussi les raisons pour lesquelles l’octroi aux hautes écoles d’art du droit de décerner des doctorats ne constitue pas, selon lui, une revendication secondaire, mais une urgence en termes de politique de formation.
Monsieur Gartmann, vous précisez que le financement institutionnel de base provenant des fonds publics s’élève à 46 % des coûts et couvre les structures et les prestations des institutions. La recherche est quant à elle financée par des fonds de tiers alloués sur une base compétitive. Comment jugez-vous cette répartition?
Les fonds publics couvrent tout juste les frais de fonctionnement: les instituts de recherche et leurs infrastructures, les frais généraux de l’école, la communication, ainsi que la prospection et la part des salaires des chefs de projet. Les salaires de tous les autres chercheurs doivent être financés par des fonds de tiers, ce qui représente un énorme défi. Cela signifie aussi que la plupart des chercheurs ne peuvent être engagés que pour des projets précis. Il en découle certes une dynamique renouvelée, mais un travail continu, par exemple des post-doctorants, et un encouragement sur le long terme ne sont possibles que dans le cadre de bourses d’excellence. En comparaison avec nos concurrents issus des universités, cette répartition est donc problématique, d’autant plus que nos chercheurs ne peuvent généralement être engagés qu’à temps partiel et que leur charge d’enseignement est bien plus importante. Par rapport aux autres départements de la haute école spécialisée, mais aussi aux autres hautes écoles d’art et de musique de Suisse, la marge de contribution est très élevée.
En quoi la situation de la HKB est-elle comparable à celle d’autres hautes écoles d’art et de musique européennes en ce qui concerne la recherche de financements auprès de tiers? La Suisse est-elle compétitive dans ce domaine?
Je ne connais pas les chiffres exacts, mais il est clair que nous avons des échanges avec les collègues à l’échelle internationale, et nous voyons bien ce qu’il en est. Et sur ce plan, la HKB – tout comme de nombreuses autres hautes écoles d’art et de musique suisses – est tout à fait compétitive. On nous demande aussi régulièrement conseil lorsqu’il s’agit de mettre en place des projets de recherche artistique. Le processus de Bologne, la loi fédérale sur les hautes écoles spécialisées (LHES) et le financement de départ accordé par l’ancien Office fédéral de la formation professionnelle et de la technologie (OFFT), actuel Secrétariat d'État à la formation, à la recherche et à l'innovation (SEFRI), ont engendré des effets très positifs en Suisse et ont donné naissance à des hautes écoles performantes, dont certaines particulièrement compétitives en matière de recherche. À la HKB, le Fonds national suisse (FNS) représente la principale source de financement par des tiers, loin devant les offices fédéraux et Innosuisse. La relève a été encouragée par de nombreux postes de doctorat et de post-doctorat, et un grand nombre de chercheurs étrangers sont aussi venus s’installer à Berne.
Stefan Gies indique qu’il ne voudrait pas utiliser le terme de «science» pour désigner la recherche artistique. Et vous, comment percevez-vous le lien entre la science et la recherche artistique?
Au cours de ces dernières années, la recherche artistique s’est renforcée et a évolué grâce aux activités des hautes écoles d’art: l’art n’est plus seulement un objet d’étude, mais aussi un outil d’acquisition des connaissances. Mais qu’est-ce qui distingue la recherche artistique de la recherche universitaire? Il s’agit avant tout de différences institutionnelles et de celles liées à la délimitation des domaines et à la répartition des tâches: la recherche sur l’art en tant que recherche fondamentale est menée dans les universités et les hautes écoles d’art. La recherche pour et surtout avec et par le biais de l’art, en tant que recherche appliquée, n’est menée que par les hautes écoles spécialisées. Une comédienne, dans le rôle d’une anthropologue sociale, prépare par exemple une thèse portant sur l’observation performative au travers de personnages fictifs : elle analyse un personnage fictif qu’elle a elle-même créé et observe, en tant qu’ethnologue jouée, l’interaction de ce personnage avec le public. Un pianiste n’étudie pas seulement des témoignages textuels et acoustiques pour percer les secrets de la pratique musicale d’il y a 120 ans, il retrace également ces interprétations à travers une «incarnation», c’est-à-dire qu’il expérimente avec son propre corps. Dans les deux cas, l’objectif est la création de connaissances. Seul le moyen d’y parvenir diffère.
Votre programme de doctorat «Studies in the Arts» (SINTA) est proposé en coopération avec l’Université de Berne. Quels sont les points communs et les différences entre la recherche artistique et la recherche scientifique qui ressortent de cette coopération?
La particularité de ce programme réside justement dans le fait que ces deux domaines ne sont pas dissociés, mais sont associés en vue d’une recherche artistique et scientifique sui generis. Les étudiants des hautes écoles d’art viennent avec des questions et des thèmes précis et souhaitent acquérir d’autres qualifications scientifiques, tandis que les étudiants des universités cherchent à se rapprocher de la pratique artistique; il est fréquent de rencontrer des personnes aux talents multiples. Les uns apportent davantage d’expérience artistique et créative, les autres davantage de connaissances méthodologiques et d’expérience en rédaction. Outre les méthodes issues des sciences humaines et sociales, les méthodes de recherche artistiques et créatives jouent elles aussi un rôle: les projets de thèse font appel au prototypage et aux méthodes de conception, à la reconstitution et à l’incarnation, aux études sur la performance et à la pratique d’interprétation historiquement informée. Le programme SINTA apporte un nouveau souffle, tant à la science qu’à l’art, et ouvre de nouvelles perspectives et d’autres domaines de recherche. Ce double profil de compétences combine formation, centres d’intérêt et expérience pratique. Les diplômés sont qualifiés pour exercer des fonctions universitaires, notamment en tant que professeurs en sciences de la danse ou responsables d’un domaine de recherche au sein d’une haute école d’art; d’autres trouvent un emploi dans des institutions telles que la Fondation Paul Sacher ou le Musée du design de Zurich. Un suivi des diplômés révèle une situation de l’emploi extrêmement réjouissante.
Vous faites valoir que, d’un point de vue international, les hautes écoles d’art et de musique suisses ont besoin d’un droit propre à décerner des doctorats – ou d’un troisième cycle à part entière – car les quatre grands pays voisins se sont tous dotés de ce dispositif. À quel point ce désavantage concurrentiel est-il important? Le ressentez-vous dans le quotidien de la HKB?
Au cours de ces dernières années, de nombreux Länder allemands ont accordé le droit de décerner des doctorats dans les disciplines artistiques. En Autriche, ce droit a été accordé à plusieurs anciens conservatoires régionaux. En France et en Italie, ce sont des établissements de formation qui ont obtenu le droit de délivrer des doctorats en collaboration avec des universités. De nombreux doctorants rejoignent désormais la HKB en tant que chercheurs associés, le plus souvent grâce à un financement de l’Union européenne (UE). Et de nombreuses hautes écoles souhaitent coopérer avec nous, mais il s’agit désormais d’une relation asymétrique, les conditions d’obtention du doctorat étant toujours définies par l’établissement qui délivre ensuite le titre.
Stefan Gies affirme que le droit de délivrer des doctorats est une «question secondaire» et qu’il convient en premier lieu de questionner l’intérêt pour la connaissance et la contribution sociale de la recherche artistique. Vous semblez voir les choses différemment. Pourquoi le droit de décerner des doctorats n’est-il selon vous pas une question secondaire, mais une priorité à part entière?
Notamment l’intérêt pour la connaissance, les domaines de recherche, les nouvelles méthodes et leurs combinaisons, ainsi que les exigences spécifiques ont fait l’objet de discussions approfondies au cours de ces dernières années. Leurs résultats ont été consignés dans divers manuels internationaux. Le cadre est donc défini. Et depuis 15 ans, nous avons également acquis de l’expérience dans l’encadrement de thèses lors de coopérations artistiques et scientifiques avec des universités. Rien qu’à la HKB, plus de 20 enseignants sont impliqués et suivent des formations continues. Le passage à un doctorat autonome, qui reflèterait d’ailleurs la réalité, me semble représenter une évolution attendue depuis longtemps.
Le doctorat en coopération avec une université est une solution intermédiaire. Quels sont ses points forts – et quelles sont ses limites?
Dans l’idéal, ces deux perspectives – universitaire et artistique/créative – sont complémentaires. Les expériences, expertises, centres d’intérêt et aptitudes des deux directeurs de thèse se complètent et apportent une grande valeur ajoutée aux doctorants. La plupart du temps, j’ai moi-même eu la chance de vivre ce scénario. Dans le pire des cas, en revanche, les doctorants se retrouvent tiraillés entre des convictions et des exigences contradictoires. Malheureusement, cela arrive aussi. Les défis sont nombreux. Il faut trouver des directeurs de thèse adaptés – souvent, les ressources manquent ou l’affinité thématique fait défaut. L’admission au doctorat dans une discipline donnée, régie par des listes de concordance, ne tient guère compte de l’évolution dynamique et de la diversité marquant l’environnement des hautes écoles. Les exigences sont très nombreuses par rapport au reste de la Suisse; elles enrichissent certes les études, mais les prolongent. Dans la plupart des disciplines, il faut valider 30 crédits ECTS dans le cadre de cours de méthodologie ou de séminaires; dans certaines disciplines, comme l’histoire, ce nombre s’élève même à 60 crédits ECTS. On se heurte aux limites lorsque le doctorat présente une forte orientation artistique, et que ni les directeurs de thèse ni la faculté ne sont en mesure de l’accompagner et de l’évaluer de manière adéquate. Depuis quelques années, on observe toutefois une ouverture encourageante dans certaines disciplines. Je ne qualifierais pas le doctorat en coopération de solution intermédiaire, mais plutôt d’option. Le modèle hybride a fait ses preuves dans de nombreux cas et devrait être maintenu. C’est un enrichissement pour les deux parties que de considérer les différences non pas comme un manque, mais comme un atout. Lorsqu’un doctorat universitaire n’est pas possible pour des raisons thématiques ou institutionnelles, il convient de le compléter par un doctorat artistique autonome.
Vous faites référence au rapport d’évaluation de Barbara Haering, commandé par le Conseil fédéral. Quelles en sont les principales recommandations, et dans quelle mesure leur mise en œuvre est-elle réaliste?
Je cite volontiers ici Madame Haering, spécialiste en politique de formation et ancienne conseillère nationale. Elle indique qu’elle accorderait aux hautes écoles d’art le droit de décerner des doctorats — en particulier en ce qui concerne les thèses artistiques. À l’époque, placer les hautes écoles d’art dans le système des HES a constitué, selon elle, une optimisation. Mais aujourd’hui, leurs partenaires sont largement intégrés dans les systèmes universitaires; le marché du travail pour les diplômés des hautes écoles d’art se situe au niveau international et présente une forte orientation universitaire. De plus, le droit de décerner des doctorats pourrait renforcer les coopérations entre les hautes écoles d’art en Suisse, ce qui n’est guère attrayant pour elles à l’heure actuelle, selon Madame Haering.
Les responsables politiques doivent, par conséquent, s’attaquer à cette question systémique et se pencher sur la proposition intéressante d’une coopération renforcée au sein de la Suisse. Les hautes écoles d’art et de musique y sont préparées. Je suis un optimiste invétéré. Dans quatre ans, nous serons prêts.
En quoi le fait de disposer d’un droit de décerner des doctorats changerait-il concrètement la donne pour une pianiste, une designer ou un spécialiste de la rhétorique du design – au niveau de leur formation, de leur carrière ou de leurs travaux de recherche?
La pianiste n’aurait plus besoin de préparer une thèse en musicologie, la graphiste spécialisée dans les billets de banque ne nécessiterait pas de mener une thèse en archéologie, et le spécialiste de la rhétorique du design ne devrait plus fournir une thèse en philologie allemande, aussi intéressant et enrichissant que cela puisse être sur le plan personnel et professionnel. Ils pourraient accomplir leur thèse dans leur propre discipline, c’est-à-dire en musique ou en design. Et s’y plonger encore davantage. Sans doute, leurs recherches – tout comme leur enseignement – présenteraient alors une dimension artistique et créative encore plus marquée. Cela dit, ils auraient probablement peu de chances de poursuivre leur carrière professionnelle dans une université.
Comment percevez-vous le rôle de la HKB dans ce processus de politique de formation: en tant que moteur, en tant qu’observateur passif ou en tant qu’acteur déjà engagé?
La HKB a toujours joué un rôle moteur et représente une entité agissante depuis longtemps. Le programme SINTA a été créé en 2011. Il s’appelait encore «Graduate School of the Arts» et il s’agissait du premier programme de doctorat interdisciplinaire artistique et scientifique de Suisse à accueillir des diplômés titulaires d’un master dans les domaines des arts et du design. Nous n’avons pas tardé à ouvrir ce programme aux autres hautes écoles d’art et de musique en Suisse. Aujourd’hui, nous continuons à dynamiser le développement en nous engageant fermement, tant au niveau de la conception que de la communication, en faveur de la mise en place d’un doctorat autonome, une étape qui s’impose désormais.
Merci, Monsieur Gartmann.
